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PARCOURS DU CREATEUR

 

Il faut savoir ce qu’on veut. Les passions ont beau être irrésistibles, elles sont soumises à tant d’aléas – de ceux qui comme pour Philippe Evrard vous ont fait vendre des brosses à dents souples ou dures – qu’elles s’étiolent souvent et s’évanouissent ! Et bien non ! Il est parti et a fermement tenu le cap ! Mais où ? Pas besoin d'être médium pour connaître alors l’Orient des amateurs de pions et cartes à jouer : en Allemagne, à Nuremberg, à Essen, à Göttingen à Göttingen où se réunissent les auteurs de la Spielautorenzunft, association des auteurs de jeux créée en 1991. Pas besoin d'être medium, encore que… le monde du jeu et du jouet n’est pas des plus visibles.

Il quitte son travail pour suivre une improbable formation en Sciences du Jeu à l'Université Paris XIII. Son mémoire porte sur les Jeux d’Alex, Alexander Randolph (1922-2004), figure tutélaire de tous les auteurs de jeux de société. Il faut dire qu’ils se sont déjà rencontrés, et que cette rencontre a été déterminante… Ils se retrouvent cette fois à Venise pour une semaine d’interviews et de jeux. Alex ouvre à Philippe son « calepin de bonnes adresses », qui, fort de ce viatique, part quelques mois plus tard aux Etats-Unis pour se former dans les métiers de la création de jeux et jouets.

De retour en France, il intègre une société italienne d'images autocollantes en tant que responsable des études enfants. C’est une bonne expérience, pas encore ce qui le comble, mais il s’en rapproche. Au bout de cinq ans, il quitte les bords de la Méditerranée pour rejoindre la société Fagoë, start up lyonnaise du jouet électronique. Comme chef de projet jouets, il développe une gamme d'ordinateurs éducatifs pour enfants et connaît ses premiers succès avec Gaffe au Loup, qui remporte le Grand Prix du Jouet dans la catégorie « Jeux de société et Puzzles enfant », et Fantômes Party, qui se classe deuxième dans la Catégorie Jeux scientifiques. On y reconnaît des citations d’auteurs qu’il admire, en particulier Geister d’Alex Randolph et le Fantôme des MacGregor de Dominique Ehrhard.

 

 Quand la start-up se disloque, il intègre une autre société du jouet électronique où lui ne s'intègre pas du tout. Il décide alors de monter sa propre société dont le but premier serait de vendre des concepts à l'industrie du Jouet et de financer des projets qui lui tiennent à cœur. Comme par exemple Via Vitae, « catalogue jouable » co-édité par Face & Dos et la Ville d’Issy-les-Moulineaux pour accompagner l’exposition consacrée à Dominique Ehrhard au Musée français de la carte à jouer en 2004.

Il a un tel respect pour les créateurs qu’il fait figure de dissident dans le monde impitoyable de l’industrie, fut-elle du jouet. Une fois vendus les premiers concepts, il s'aperçoit bien vite que les projets ne sont jamais développés avec le niveau de détail et de qualité attendu. La maîtrise de l’objet, de sa conception jusqu’à sa distribution, le hante. Il lui semble que seule une grande cohérence du processus de création, l’importance des choix établis à chaque étape et le sens donné à tout ce qui les constituent peuvent permettrent de faire entendre la « petite musique » des jeux et jouets qu’il imagine.

Alors Philippe Evrard retrousse ses manches et aidé d’un petit personnage créé par son ami graphiste Joao Correia, un petit personnage mi américain, mi italien avec son t-shirt de gondolier vénitien, comme qui déjà ? A oui, Alex… un petit personnage donc qu’il nomme Little Biscotto, il part dans le Jura.

Cette région est considérée depuis le Moyen-âge comme un territoire du savoir-faire de la tournerie et du jouet en bois (sifflets, quilles, toupies). Le Musée du Jouet de Moirans-en-Montagne, actuellement en pleine rénovation, témoigne de cette passionnante histoire. Aujourd’hui, le Jura concentre la plus grande partie de la production nationale du jouet. Little Biscotto ne pouvait rêver mieux pour se faire le porte-parole de jeux et jouets de qualité, développés avec ce qu'il faut d'humour et d’attention pour qu'un produit soit fait comme il doit être fait. Mais est-ce alors encore un produit ? A vous d’en juger.

Gwenael Beuchet, Musée Français de la carte à jouer